21.5.13

Contre toute attente


J'attends

J'attends que ça passe

J'attends l'heure

J'attends que ça se pointe

J'attends que l'heure de pointe se passe

J'attends que plus rien ne me désappointe

J'attends

Le long d'un parc

Un poste d'attente

Un poste d'observation

Deux êtres se croisent

La blanche ride, la barbe profonde, le pas aidé

2 cannes dans chaque main, un dernier printemps

Il regarde le chemin devant lui, celui derrière aussi

Ne voit pas cette trop jeune pédaleuse

Oscillante, vacillante, juste heureuse

Le vieil orme, la jeune figue

Le vieux fugue, la jeune file

Contre toute attente

Je fugue et file

26.4.13

Trajectoire(s)


13.3.13

Changement d'air


Semaine de relâche. Les clients s'espacent. Ils prennent l'air. Ils profitent du redoux. Je le redoutais.

Je roule semi-lunatique dans une ville cratère. Mon corps fatigué d'un long hiver s'imprègne de chaque nid-de-poule heurté.

Zone de rodéo.

Encore.

Le moral au ras le sol, j'évite les conversations. Je ne remplis pas les trous.

Je laisse aller. Je me lasse assez.

No vacancy.

Circulez.

5.2.13

Petits baveux


Avant le gros « rush» de la fermeture des bars à 3 heures, beaucoup de taxis convergent dans le Vieux sur la rue Saint-Paul près de la Place Jacques-Cartier. Pour une raison que j'ignore, les clubs qui s'y trouvent ferment une demie-heure plus tôt.

Devant « La Queue Leu-Leu», les taxis font la file indienne. Plus loin, « Les Deux-Pierrot» ouvre tout grand ses portes. À cette heure-ci, les soirs de fin de semaine, y'a toujours des clients qui sortent de ces endroits. Ils sont souvent souls,  ils vont souvent loin et ils sont souvent en bande.

Comme de fait, je n'ai pas à attendre trop longtemps avant de voir trois-quatre jeunes s'avancer vers mon taxi. Un d'eux a le bras levé et m'indique la main grande ouverte qu'ils sont cinq. Je pourrais refuser comme mes confrères devant moi, mais j'ouvre ma fenêtre et demande leur destination.

— On s'en va à Ahuntsic dans le nord de la ville! me dit un grand boutonneux. À ses côtés quatre autres ados grelottent les mains dans leurs poches. On dirait qu'ils attendent d'être choisis pour jouer au hockey-balle dans la rue avec leurs chums.

Comme je n'ai pas à quitter la ville, ça me convient. Je pourrai les déposer rapidement et revenir vers le centre quand les bars se videront.

— Tassez-vous quatre en arrière, le plus gros en avant!

Avec la température qu'il fait et les refus qu'ils viennent d'encaisser, ils ne se font pas prier pour se serrer dans l'Hyundai.

Le temps qu'ils montent, les taxis devant moi se sont mis à avancer et je décolle à mon tour. Je regarde dans mon rétroviseur et demande à ceux qui sont derrière s'ils se connaissent tous. En général ça décoince un peu. Ils n'en demandaient pas tant pour se mettre à raconter leurs niaiseries de la veillée.

— Je l'ai embrassée sur les joues, mais proche des lèvres!

— Un moment donné j'ai renversé ma bière sur un gars en bas du balcon!

— La balle de pool est restée dans la bolle de toilette toute la soirée!

— Mais le pire c'est Alex qui a échappé toute le weed qui restait...

— Quoi! On a pu rien à fumer? On peut pas finir la nuite comme ça!

— Monsieur, savez-vous où on peut trouver de quoi à fumer?

Je ne suis pas très loin du métro Berri où y'a toujours des petits pushers qui traînent  mais comme je n'ai pas vraiment envie de m'éterniser avec cinq passagers à bord, je réponds négativement et continue de rouler.

— Ben moi, il me reste ça. Dis un des gars derrière.

— J'en veux!

— Moi aussi! répètent les trois autres.

Roulant rapidement sur Saint-Denis, je reste concentré sur le trafic, mais je m'interroge sérieusement sur ce que les gars derrière moi sont en train de se mettre dans la bouche. Ces garçons qui n'ont pas encore de barbe au menton, n'ont certainement pas le profil type du consommateur de petites pilules. Je suis rapidement éclairé lorsque le petit boitier arrive dans la main du grand assis à mes côtés. Du tabac à chiquer...

L'ado s'en met, une pincée dans la gueule, et me tend le boitier en me demandant si j'en veux.

— J'essaye d'arrêter lui dis-je en continuant d'avancer.

Je trouve le moment bien mignon jusqu'à ce que je m'arrête à un feu rouge. Les trois fenêtres s'ouvrent alors en même temps et les jeunes crachent leur jus de tabac dehors. C'est d'un chic fou!

Le manège se répète chaque fois que le taxi s'arrête. Je me renfrogne un peu en songeant déjà aux traces de crachats qui se retrouveront sur la carrosserie et j'accélère ce qu'il faut pour brûler les jaunes.

Plus la séquence sans s'arrêter est longue plus la séance de crachat est pathétique. Je regarde les regards ahuris des passagers de la voiture stoppée sur le même feu que le nôtre. Quand il change, je m'assure que les types du milieu de la banquette ont bien éjecté leurs dus penchés sur leurs amis et je repars en m'exclamant :

« J'pensais jamais un jour embarquer un troupeau de lamas! »

Les jeunes l'ont trouvé bien drôle. L'un d'eux s'est même étouffé dans son jus de chique. Lorsque j'ai sorti une napkin de mon manteau, ils m'en ont tous demandé.

— Tenez mes petits baveux!  Leur ai-je dit sur un ton qui ne ne l'était pas.

La course s'est terminée dans la joie et les crachats. À destination, j'ai observé le regard du premier sorti s'orienter vers la portière et la grimace qui en a découlé. Ça avait coulé...

J'ai chialé un peu et tous ont mis la main à la pièce pour m'offrir mon plus gros pourboire de la soirée.

Je les ai laissés et me suis arrêté un peu plus loin pour prendre de la neige et nettoyer les traces de crachats.

Reste zen m'aurait dit le Dalaï...

30.1.13

Envoi express

La semaine dernière, le facteur éolien rentrait au poste...

23.1.13

Ponctuation


15.1.13

Shalom


Je suis dans le fond d'une cafétéria miteuse au coin de Broadway et de la 86e en compagnie de Jakob Bronsky qui discute avec Monsieur Selig de la difficulté d'écrire sans un sou en poche. Je suis plongé dans le Manhattan du début des années cinquante avec un rescapé juif allemand. Je suis plongé dans le Fuck America d'Edgar Hilsenrath. Le trafic et les passants autour de moi n'existent plus, le pauvre Bronsky vient de finir un autre chapitre de son roman, le pauvre Bronsky vient de se sauver d'un restaurant par les fenêtres des chiottes, le pauvre Bronsky tente d'échapper à ses souvenirs, le pauvre Bronsky fait le mort dans une montagne de cadavres fraîchement fusillés par des nazis.

Le signal d'un appel me sort des ghettos de Pologne pour me ramener au coin de Saint-Viateur et Saint-Laurent. Je dois me diriger sur De Gaspé où une course m'attend.  Je roule entre deux réalités jusqu'à l'adresse, un édifice qui abrite toutes sortes de petites entreprises et de bureaux. Assis dans les marches du lobby en compagnie de ses deux petits garçons, un grand juif hassidique se lève lentement et sort de l'édifice en tenant ses deux fils de chaque main.

Stupéfait par cet autre hasard de la route, je souris aux deux garçons que je sens tout excités de monter à bord d'un taxi. Je salue le jeune père et suis agréablement surpris qu'il pousse la conversation au-delà de la simple mention de son adresse de destination (quelques coins de rue). Il m'interroge sur l'endroit qu'il vient de quitter. Je lui réponds sans en être sûr que l'édifice était voué autrefois aux manufactures de couture. L'un des garçons qui n'ont d'yeux que pour l'écran du terminal, lui pose une question à laquelle répond l'homme dans ce que je crois être du yiddish.

Dans ces quelques mots échangés, je repense à ce pauvre Bronsky, je repense à ces six millions.

Quand l'homme et ses fils sortent du taxi, je leur souris, leur dis Shalom et retourne au poste retrouver ce pauvre Bronsky.

8.1.13

Hiver de gris

« Les vacances ont été bonnes? »  Me demande le patron sur un ton voulant dire : Tu oses prendre dix jours de congé alors que je ne peux me permettre de quitter mon garage plus que dix minutes?

Sur ton qui veut dire : Oui merci, je lui réponds : Oui merci.

Je ne vois pas pourquoi je relèverais son sarcasme, c’est son choix de dormir dans son garage et d’en prendre les couleurs. Il est gris, amaigri, aigri.

« Tu vas prendre le 2047. »  Inutile de prendre un ton particulier. Il me loue le pire taxi de la flotte. Le mulet. Ça signifie que je vais me faire brasser d’aplomb. Que je vais respirer les émanations du moteur et que ça va me coûter 10 $ d’extra d’essence pour la soirée.

Je ne dis rien, décroche les clés, paie ma location, sors du garage et remonte lentement l’avenue dans la grisaille d’une nuit qui s’annonce longue.  Dans l’air froid, je sens la fumée d’un feu de bois. D’une cheminée monte des cendres.

Évidemment, le taxi n’a pas été lavé. Il est couvert de plusieurs couches de sel. Eh Madame! Vous en voulez des nuances de gris?

Je pénètre dans le véhicule et je démarre la bête. Le son toussotant du moteur de l’auto m’indique qu’il ne passera probablement pas l’hiver. Il en aura vu de toutes les couleurs.

Je vérifie la jauge d’essence, installe mon permis de travail, initialise le terminal, ajuste la banquette et les miroirs. Je file une grimace au type aux tempes grises dans le rétroviseur.

Une autre année s‘enclenche, une autre nuit s‘engage. Je tiens bon, m’agrippe au volant et poursuis mes pérégrinations.

6.11.12

Bonne fête Pa

Salut Pa.

T’aurais 71 ans aujourd’hui. Fête pas fête, retraite pas retraite, tu te serais levé de bonne heure, t’aurais préparé la cafetière et le déjeuner (deux œufs, deux toasts, bacon) en chantonnant une vieille toune de Willy Lamothe ou de Tino Rossi. T’aurais ouvert la TV et tu te serais assis à la vieille table héritée de ta famille pour manger et faire des plans pour ta journée.

Pendant que t’apprendrais que le maire Tremblay démissionne, que les États vont voter et qu’il n’y a toujours pas de hockey, t’aurais décidé d’aller corder du bois, ramasser encore quelques feuilles ou t’aurais été finir un meuble dans le garage. Ça me surprendrait pas qu’on t’aille aussi engagé pour une petite jobine de menuiserie quelque part. Être assis sur ton cul trop longtemps, ça n’a jamais été ton fort.

Maman serait descendue, t’aurais dit : Bonjour mon amour. T’as bien dormi? Tu lui aurais raconté à quoi t’avais rêvé avant de lui faire part de tes projets pour la journée. Vous auriez fini de déjeuner tranquillement ensemble, t’aurais pris le journal pour aller faire tes besoins et tu serais revenu dans la cuisine embrasser ta femme et t’aurais dit : «envowèye mon Jean-Paul! » Motivé comme ça ne se peut pas pour faire de quoi de tes dix doigts.

On peut dire que je n’ai pas hérité de ta vaillance. Rester assis sur mon cul ça me connait. Par contre, j’essaie autant que possible de mettre en pratique ce que tu disais toujours. «Qu’une job qui mérite d’être faite, mérite d’être ben faite.» C’est peut-être pour ça que je ne viens plus écrire beaucoup ici... Par contre, quand un client me complimente sur la course que je viens d’y faire, y’a un petit peu de toi là-dedans.

À bien y penser, aujourd’hui au lieu de corder du bois ou d’installer ton abri Tempo, t’aurais probablement continué de préparer la roulotte pour votre départ en Floride ou quelque autre place ou y fait chaud. En continuant de chantonner une toune d’Elvis, t’aurais fait encore une fois le tour du terrain pour voir si tout était à sa place. T’aurais fini de trimballer les affaires du bungalow au «Fifth Wheel», t’aurais vérifié encore et encore que tout était à sa place, maman serait revenue te retrouver avec une tasse de café et fier de toi, t’aurais dit : «tu fais ben ça mon Jean-Paul!».

J’espère qu’il ne fait pas trop frette ou ce que t’es. J’espère aussi qu’il y a de quoi occuper tes dix doigts.

J’t’embrasse, je t'aime et encore bonne fête!

5.10.12

Passé devant


Hier soir dans la Petite-Bourgogne, une adresse apparaît sur mon terminal, une adresse qui fut la mienne pendant plus de 20 ans. Ça m'a fait tout bizarre d'y monter les marches pour aller frapper à sa porte.

La femme qui en sort ne devait pas être très vieille lorsque je suis arrivé à cet endroit en 1987. Elle s'assoit derrière moi, m'indique sa destination et sa surprise d'avoir été là aussi rapidement.

— Je n'étais pas très loin et je connais bien le quartier.

— Moi, je déménage bientôt, ça me fait un peu de peine de quitter le coin.

— Je comprends. Faut quand même continuer de regarder devant non?

— Ouain, j'imagine.

— Je peux te faire une confidence?

Je lui raconte alors que j'ai vécu dans ce logement qu'elle quitte à regret. Elle est stupéfaite et me dit que c'est un signe. Je lui dis que c'est plus un hasard de la route, mais sans que je puisse faire quoi que ce soit, elle se met à pleurer. Elle m'explique que cet endroit fut un tournant dans sa vie de nouvelle montréalaise, elle me dit que c'est un endroit empli de bonnes vibrations et que ça va lui manquer.

Ses états d'âme se confondent avec mes souvenirs de l'endroit que je partage avec elle. On échange des anecdotes sur l'appartement, sur les voisins, sur la cour, sur le lierre qui a grimpé jusqu'au toit, sur le mur du salon que j'avais peint en noir... Peu à peu ses sanglots cessent, la course s'achève et elle me dit qu'elle va me payer avec une partie du loyer qu'elle a récupéré parce qu'elle déménage.

« Toute est dans toute!» est la seule banalité qui me passe par la tête comme réplique. Au moins, ça lui décroche un sourire.

J'aurais pu lui parler pendant des heures des choses que j'y ai vécues, des bonheurs qui s'y sont déroulés. Des colocs et amis qui y sont passés. J'aurais pu lui dire à quel point ma décision de quitter cet appartement ne fut pas la meilleure de ma vie. Que ses regrets, je les ai également ressentis.

Mais faut quand même continuer à regarder devant non?

On s'est quitté en se serrant la main avec une vague impression de communion et j'ai repris la route avec la nostalgie traversant la nuit.